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Les sciences sociales en Algérie

Mohamed BENGUERNA

LIVRE - LES SCIENCES                                     

Les contributions individuelles ou collectives réunies dans cet ouvrage se basent dans leurs grandes majorités sur le résultat des travaux menés dans le cadre d’un programme de recherche CREAD/ IRD intitulé «Evaluation des pratiques d’enseignements et de recherche en sciences sociales en Algérie». L’ouvrage offre, dans une première partie, un panorama non exhaustif de certaines disciplines en sciences sociales. Dans une seconde partie, il présente des données sur les conditions concrètes de certaines pratiques de recherche ainsi que leur limite.

L’enseignement des sciences sociales participe à la formation des individus; il contribue, de ce fait, à la formation aux connaissances propres à l’économie, au droit et à la sociologie. Cet enseignement permet aux individus d’accéder à un ordre de réalité qui n’est pas abordé dans d’autres disciplines. Pour ces sciences, il ne s’agit pas de la pure technique ou de quelques outils mais réellement d’une pratique scientifique où les moyens et les connaissances prennent sens en les rapprochant avec le monde réel.

Depuis plusieurs décennies, de nombreux secteurs économiques dans le monde font appel aux spécialistes des sciences sociales et humaines. Les entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, les cabinets et les instituts de sondages commencent à investir dans les compétences des chercheurs afin de se doter de nouveaux outils techniques et favoriser ainsi non seulement les synergies avec le monde académique mais aussi les compréhensions de l’environnement social.

Au lendemain de l’indépendance, s’est imposée en Algérie la nécessité de former des enseignants, des chercheurs et des professionnels en sciences sociales. La volonté de favoriser ce type de filières est dûe à un double mouvement lié aux orientations politiques, économiques et sociales profondes prises par le pays dès l’indépendance, et à la nécessité d’une compréhension d’un certain nombre de facteurs dans le fonctionnement de la société. Il a fallu donc s’occuper rapidement de la formation d’un personnel et des enseignants, de la constitution de programmes d’enseignements cohérents et du recrutement des étudiants. Naturellement, les réponses apportées ont été partiellement spécifiques. Au départ, il a fallu pour les initiateurs tenir compte des conditions particulières d’organisation du système d’enseignement universitaire, des idéologies, des considérations culturelles et politiques, mais aussi des débouchés pour les étudiants. En outre, les besoins économiques et sociaux du pays ont déterminé la nécessité d’introduire les sciences sociales dans la vie du pays en Algérie. Partout les institutions et les entreprises ne peuvent plus se contenter de techni-ciens, d’ingénieurs et d’un personnel formé exclusivement pour la technique. Aussi, les nouveaux conflits et problèmes sociaux qui surgissent dans la société ne peuvent plus se contenter d’explications approximatives et générales. Il a fallu des interprétations scientifiques que seule une solide maîtrise des outils d’analyse et d’interprétation peut y répondre.

Depuis plus de deux décennies, le problème du rapport entre l’enseignement des sciences sociales et le développement de l’environnement économique et social en Algérie se trouve posé en des termes radicalement nouveaux. Ainsi, le pays se trouve confronté aux multiples problèmes que traverse la société et aux difficultés d’adaptation aux nouvelles exigences économiques et sociales, imposées par la mondialisation et par delà, par la nécessité d’un développement économique rapide.

En conséquence, une profonde inadéquation est apparue entre d’une part, les programmes d’enseignement des sciences sociales à l’université et le niveau des étudiants et, d’autre part, les besoins réels de la société. C’est à cet effet que le discours des enseignants et des chercheurs s’est orienté vers la nécessité de mettre en oeuvre une nouvelle politique d’enseignement et d’orientation dans ces filières. Il s’agit, en l’occurrence, de mettre en application de nouveaux programmes d’enseignements pour dépasser les formes traditionnelles de formation ou d’apprentissage et pour répondre aux nouvelles exigences liées à la mondialisation, à la concurrence, au développement humain et social ainsi qu’à l’interculturelle. L’élévation du niveau de formation des élèves, les exigences d’un enseignement en adéquation avec le monde économique et la réalité sociale s’avèrent donc indispensables pour répondre aux profils modernes des professionnels dans le domaine des sciences sociales. L’enseignement y serait de ce fait, un élément fondamental dans une politique de formation et il serait aussi illusoire de parler de recherche sans s’interroger sur la formation des acteurs des diverses filières qui, de l’enseignement, de la recherche jusqu’à l’expert, contribuent à assurer la dynamique du développement social.

L’objectif assigné par ce travail collectif est d’explorer cette question en exposant des données concrètes de terrains. Les auteurs, dans une forte proportion de jeunes chercheurs au CREAD, ont voulu illustrer le développement de l’enseignement et de la recherche en sciences sociales en Algérie, en prenant en compte les spécificités des diverses disciplines que constituent ces sciences. De ce point de vue, il est utile d’amorcer le débat sur la question de l’enseignement et de la recherche en sciences sociales en prenant en compte certaines caractéristiques: une université en transformation, une économie en mutation, une société profondément marquée par des bouleversements politiques, économiques, culturels et sociaux. Ces éléments essentiels, se combinant à d’autres données comme la question de la langue, l’intervention de l’État, le problème de la massification dans l’enseignement supérieur, la question du rendement et de la valorisation de la production scientifique.

Les articles de cet ouvrage sont regroupés en deux grandes parties. La première partie est consacrée à la mise en place et au développement de l’enseignement dans les domaines des sciences sociales, de l’économie et des sciences juridiques en Algérie. Dés lors, il se met en place, dès l’indépendance, des enseignements dans ces filières à destination de jeunes étudiants dont les caractéristiques sont multiples. Si cet enseignement tend à répondre, dans les premières décennies, à un besoin économique et de recherche scientifique voire à anticiper ces demandes, en revanche, pendant les deux dernières décennies, il est loin de représenter une politique rationnelle d’une offre de formation. Dans ces enseignements repérés par Kahina Cherfi, Yacine Belarbi et Mohamed Yassine Ferfera, ressort une analyse sur la place des Sciences sociales et humaines confrontée à une croissance rapide des effectifs, elle même résultant d’une augmentation du taux de réussite au baccalauréat. Ce qui induit un phénomène de massification trop peu maîtrisé. Du reste, Il est observé que l’offre de formation dans certaines disciplines ne répond pas aux critères objectifs de sélection et d’orientation; par conséquent, la demande locale ne correspond pas en partie à l’offre.

Quant au cas de l’enseignement économique dans les universités algériennes relevé par Assia Guedjali, il reste un exemple de questions soulevées par la communauté universitaire. L’auteure nous décrit une filière soumise elle aussi à la pression démographique et à l’inadéquation des enseignements par rapport à la réalité économique, provoquant alors une baisse du niveau d’enseignement et créant, de ce fait, un sentiment d’inquiétude sur la participation des filières économiques dans le développement social.

 Arborant dans le même sens, Azzedine Lamria et Azzedine Ali Benali présentent une description détaillée de l’enseignement de la sociologie dans les trois grandes villes d’Algérie (Alger, Oran et Constantine). Les données historiques et statistiques de cette étude, nous éclairent sur le poids des réformes qui ont pesé sur les programmes d’enseignement de la sociologie qui, à leur tour, ont considérablement altéré le niveau de l’enseignement et l’état de la recherche dans la même filière. En revanche, l’arabisation des sciences sociales et l’arrivée en masse d’étudiants n’ont fait qu’accentuer la crise quant aux niveaux des apprenants et la qualité des enseignements.

Cette première partie de l’ouvrage s’achève par l’article de Houda Belakmari qui expose la question de l’enseignement des sciences juridiques. Tel qu’il est expliqué, l’auteure montre que l’enseignement du droit connaît de nombreuses contraintes. De plus, il est empreint de fondement idéologique qui apparaît clairement dans la méthodologie de l’élaboration des lois. Ainsi, l’enseignement et la recherche juridiques connaissent beaucoup de contraintes concernant les grandes questions nationales.

La deuxième partie de l’ouvrage met en relief le rapport des sciences sociales à la société et sa contribution à l’analyse et à la compréhension de quelques questions sociales. Le problème du rapport entre la sociologie et le développement social se trouve posé. Dans le texte de Hasna Amina Kadri-Messaïd, l’auteure explique que même si l’intervention du sociologue s’avère indispensable dans le management des entreprises, la mondialisation et l’évolution économique et sociale du pays rendent également nécessaires une adaptation des concepts et une prise en considération des changements en termes de systèmes de valeurs culturelles et de développement technologique.

Par ailleurs et dans le cadre de la vulgarisation des sciences sociales dans le monde arabe, Mustapha Madi met en évidence le problème de la traduction de ces sciences. Du fait de leur marginalisation en Algérie et dans les pays arabes et de l’archaïsme des pratiques de vulgarisation de la science à l’université, (car considérée comme une discipline de moindre utilité), on ne peut donc parler de développement qualitatif de la science. Il faut dire que sans une maîtrise de la langue et de la culture concernant ces sciences, il est difficile d’assurer une production intellectuelle conséquente engendrant une transmission du savoir de qualité au sein des universités. L’auteur conclut son article en affirmant que le développement du monde passe nécessairement par celui des sciences sociales et de leur vulgarisation.

Ce chapitre s’achève par des interrogations ou un questionnement sur l’expérience de la relation entreprise - recherche en sciences sociales. Dans le même sens, Nacer Eddine Bouchicha et Nawel Ghediri posent le problème de la relation très ambiguë entre les scientifiques en sciences sociales et le monde professionnel. Ainsi, dès qu’une recherche est commanditée et qu’elle s’inscrit dans une relation contractuelle à caractère commercial, il devient difficile au chercheur de s’inscrire dans une objectivité et d’éviter toute amalgame dans la façon d’aborder son travail d’investigation et ses résultats. Finalement, cette relation entre les sciences sociales et le monde du travail nous amène à la constatation suivante : dans notre environnement économique, les sciences sociales ne sont pas sollicitées pour leur expertise et leur pertinence, mais plutôt pour leur maîtrise des techniques d’investigation.

Cet ouvrage collectif éclaire un certain nombre de questions relatives à l’enseignement et à la recherche en sciences sociales en Algérie. En ce sens, il constitue une étape dans la compréhension de l’évolution de ces disciplines. Mais dans le même temps, de nouvelles interrogations restent émergent. Cette situation nous amène à nous demander si les sciences sociales sont d’un apport effectif à l’environnement économique du pays; d’où la nécessité d’engager des études et des recherches beaucoup plus exhaustives autour des pratiques d’enseignement et de recherche dans les sciences humaines et sociales, qui ne seront que bénéfiques pour une plus grande appréciation de leur contribution.

Sommaire

BENGUERNA Mohamed
Présentation

PREMIERE PARTIE :
ESQUISSE D'UNE GENESE DES SCIENCES SOCIALES

CHERFI Kahina
BELARBI Yacine
Les effets de l'espace dans le développement de l'enseignement des sciences sociales en Algérie

GUEDJALI Assia
L'enseignement des sciences économiques en Algérie : entre croyances et réalités

LAMRIA Azzedine
ALI BENALI Azzedine
L'enseignement de la sociologie en Algérie a l'épreuve des réformes

BELAKMARI Houda
La réforme de l'enseignement des sciences juridiques : constats et conséquences

 

DEUXIEME PARTIE :
LES SCIENCES SOCIALES A L'EPREUVE DES TERRAINS

KADRIA-MESSAID H.Amina
La sociologie, une discipline d'actualité

MADI Mustapha
La traduction en sciences sociales dans le monde Arabe : un apport inexorable au développement de la société

BOUCHICHA Nacer Eddine
GHIDIRI Nawel
Entreprise et recherche en sciences sociales : retour sur une expérience de recherche

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