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Oussedik Fatma, Professeure et Chercheure associée au CREAD : Révolution dans la famille algérienne

Contribution publiée dans "El Watan".

 

Il n’y avait pas eu d’étude de cette ampleur sur la famille depuis les années 1970. Une équipe de chercheurs vient de publier les résultats d’une enquête* réalisée en 2012 qui révèle de profondes mutations, survenues rapidement, sur la façon de vivre dans les villes.

 

- La famille échappe à l’autorité du seul patriarche

Elles participent au budget de la famille et donc à la prise de décision. La plus grande mutation sociale est portée par les femmes : ce sont elles, mères et filles, qui détrônent chaque année un peu plus le pater familias, traditionnellement le grand ordonnateur de l’espace public. Cette mutation se voit en particulier à travers le budget de la famille, auquel la fille participe en versant la totalité de son salaire, pendant que le garçon… ne paye qu’une ou deux factures. «Le principal mode de gestion des revenus familiaux, soit 33% des cas, est le fait du répondant, dont plus de 90% sont des femmes. 2,1% des enquêtés procèdent à une mise en commun et chacun se sert dans le ‘‘pot commun’’.

Les situations de gestion de la totalité par le conjoint qui remet une allocation à l’épouse concernent seulement 8,6% de l’échantillon», énumère l’étude. Et 52,4% des personnes déclarent que les décisions de dépense au quotidien sont prises par la femme. «De plus en plus, la femme s’occupe elle-même des courses, mais prend aussi en charge les frais de mariage d’un frère ou d’une sœur, ou les frais de santé, la femme est devenue l’acteur le plus imiportant du budget familial, note la sociologue Fatma Oussedik, qui a dirigé l’étude. Elle participe désormais à la décision et n’est plus là uniquement pour procréer mais joue un rôle économique.

On voit d’ailleurs dans certaines familles que la fille qui occupe ce rôle, souvent, ne se marie pas.» Le poids de l’argent des femmes, qui ont des revenus, sur le budget familial pose d’ailleurs des questions sur le texte de loi sur l’héritage où leur part est inférieure à celle des autres membres de la famille alors que ce sont elles qui participent aux dépenses et aux achats. Autre exemple : la patrilocalité n’est plus une règle absolue. «Avant, une femme se mariait là où habitait son mari ou les parents du mari, rappelle la sociologue.

On voit cette citadelle se fragiliser : de plus en plus, l’homme accepte de déménager chez sa femme, voire chez ses beaux-parents s’ils prêtent un logement.» Une nuance toutefois : travailler peut encore dépendre aujourd’hui d’une autorisation des proches parents dans le cas des jeunes filles interrogées, notamment celles issues des milieux ruraux. Les personnes qui doivent donner leur autorisation aux jeunes restent au premier rang le père, au deuxième rang les deux parents et en dernier, la mère. Les frères aînés, avec des taux peu significatifs, exercent leur autorité sur leurs sœurs et notamment dans les zones rurales.

- La solidarité familiale s’affaiblit

La solidarité a été et reste le principal amortisseur des chocs externes que subissent les individus. Mais la vie en ville a mis à mal le modèle de la grande famille qui vit dans une grande maison, sur un grand terrain, selon la règle de l’indivision de la propriété familiale. «Les familles s’organisent différemment sous la pression de l’exiguïté des logements et de la difficulté à accéder à de nouveaux espaces. Le type de logement intervient donc dans la composition des familles, et la maison individuelle constitue l’aspiration de chaque chef de famille car elle seule permet à ses membres de se projeter sur l’espace», rappelle le rapport.

Résultat : «Les échanges de solidarité sont de plus en plus verticaux, consanguins et polarisés sur la femme», note l’étude. Un couple prend financièrement en charge ses enfants, ses parents mais pas ses frères et sœurs. «Les parents des années 1960 et 1950, en grande partie grands-parents maintenant, n’ont plus rien de commun avec leurs propres parents, ni dans leur mode de vie ni dans de mode relationnel avec leurs enfants et petits-enfants.» Cette représentation verticale s’illustre aussi à travers l’occupation d’un logement, prioritairement les parents et les enfants. Les belles-filles et les gendres logent avec un membre de la famille dans 53,8% des cas, et les petits-enfants dans 53,7% des cas.

Et la cohabitation – beaux-parents/enfants mariés – cesse avec la naissance du premier enfant dans plus de la moitié des cas. «La famille algérienne a vécu, en une génération, une transformation radicale dans sa structure : on est passé d’un mariage précoce à un mariage tardif, note l’étude. Tous ces changements profonds qui ont touché l’institution matrimoniale ne semblent pas se limiter uniquement au processus de formation des unions (célibat prolongé, retard dans l’âge du mariage, choix du conjoint) mais touchent également le fonctionnement comme la dissolution d’un certain nombre de mariages par le divorce.» Les changements affectent les relations familiales au sens large. Exemple : aujourd’hui, on peut traîner un frère en justice pour des querelles d’héritage.

- Les femmes ne sont plus «au foyer»

Depuis le début des années 2000, le marché de l’emploi absorbe de moins en moins de femmes. «Elles ne représentent que 14% de la population active, ce qui n’est pas vraiment pas beaucoup au regard de leurs performances scolaires», analyse Fatma Oussedik. Autre évolution : alors qu’elles étaient massivement recrutées dans le secteur public, on les retrouve aujourd’hui dans le secteur tertiaire où elles sont en contact avec l’extérieur. «Il y a d’ailleurs de moins en moins de femmes au foyer, note la sociologue.

La femme des années 2010 fait elle-même le marché – un espace très masculin il n’y a pas si longtemps – s’occupe des démarches administratives, prend en charge les enfants pour les amener à l’école, etc. Et surtout, elles sortent pour retrouver des amies.» La division sexuelle du travail traditionnelle, celle qui confinait les femmes au foyer, a été bouleversée par l’instruction des filles, la maîtrise de plus en plus affirmée de leur fécondité, ou encore l’évolution du statut social des femmes.

«S’il nous semble que des transformations évidentes apparaissent, il n’en demeure par moins que le hammam, le coiffeur, les visites aux amies ou même faire du sport ou activer dans une association maintiennent les femmes dans un espace féminin, précise le rapport. Les grandes évolutions vers la mixité, représentées par le fait de faire les courses, aller au marché, chercher les enfants à l’école, apprendre une langue, se rendre à une exposition ou à la mosquée, introduisent les femmes dans un univers de mixité qui est une des grandes transformations de la vie des Algériennes.»

- Les Algériens sont de plus en plus sédentaires

La majorité des gens en Algérie – et en particulier les hommes – trouvent du travail grâce à leurs réseaux, plus qu’à l’Agence nationale pour l’emploi ou les petites annonces (ce qui n’est pas le cas des femmes). En d’autres termes : pour trouver un emploi, il vaut mieux rester là où le capital familial et social permet de travailler et de se déployer dans l’espace. 44% des salariés interrogés ont obtenu leur emploi actuel grâce à des relations personnelles ou familiales.

Un phénomène accentué par le fait que les programmes d’accès au logement menés par l’Etat ont contribué à sédentariser les gens. D’une manière générale, on remarque donc que les Algériens sont de moins en moins mobiles : ils s’investissent là où ils trouvent propriété et emploi. L’étude émet l’hypothèse que l’Algérie pourrait se trouver dans une situation de «rattrapage» : environ 75% de l’échantillon se trouvent dans la phase où les familles se réapproprient l’espace urbain, s’y déploient en inscrivant un réseau de parenté.

«Après l’exode rural des années 1970 et le conflit armé des années 1990, deux moments incitatifs forts dans les mobilités résidentielles», il y a une «aspiration à la stabilité». Mais l’étude conclut également que le «repli sur soi résidentiel est le symptôme d’une incapacité des institutions de l’Etat, selon des critères objectifs transparents, et se trouve de fait soumis à des logiques de l’institution familiale».

- C’est dans la cuisine que les statuts changent

Si le marché est un lieu emblématique des mutations sociales, la révolution silencieuse se fait aussi… dans la cuisine. «SIM et Benamor ont balayé le tamis pour faire le couscous, remarque Fatma Oussedik. L’irruption du traiteur a bouleversé les modes de vie. Là où avant, quand un invité arrivait à l’improviste, on mettait tout sur la table et on partageait ce qu’on avait, maintenant, on sort acheter une pizza ou un poulet rôti.» Conséquence directe : les objets traditionnels laissent la place au congélateur et au petit électroménager. Les seules choses que l’on transmet restent la tabouna et les objets en cuivre.

Et encore. L’enquête révèle que le cuivre semble en voie de disparition puisque 69% seulement des enquêtés déclarent le tenir de leurs ascendants. Ailleurs dans les grandes villes (91,5%) et les villes moyennes (80%), il a presque cessé d’être inscrit dans la transmission. Le changement d’habitude culinaire se voit surtout lors des mariages : exit le mouton sur pied acheté par la famille du marié, que la famille de la mariée faisait cuire et redistribuait.

Sur les tables de la noce, qui se fête à présent plutôt l’après-midi, la viande a disparu pour céder la place au sucre. Et les hommes dans tout ça ? Ils cuisinent de plus en plus – ça peut aller de l’omelette au couscous – mais jamais devant leur famille. «La belle-mère ne fait plus la cuisine, elle délègue d’abord à une belle-sœur ou à une fille qui ne fait pas d’études.» Et la salle à manger ? «Dans de nombreux cas, elle a un rôle de pièce de réception ou n’existe tout simplement pas.

La majorité des repas sont pris dans la cuisine, relève l’étude. Il y a ici quelque chose qui change : il s’agit du caractère longtemps décrit comme multifonctionnel des pièces dans l’habitat algérien.» Les familles aspirent à un autre modèle de maison où il y aurait une cuisine, un salon et une salle de bain. Et dans des proportions très marginales, certaines familles disposent d’une salle de sports ou une piscine. L’étude rapporte ce dernier phénomène comme «l’expression d’inégalités sociales». «Le niveau d’instruction est plus élevé chez les personnes qui disposent d’un hammam.

Ce constat est moins clair lorsqu’il s’agit d’un sauna, d’une piscine ou d’une salle de sport.» Il faudrait donc y voir «un indice, dans le premier cas, d’une réappropriation d’un élément de la culture algérienne alors que dans les seconds cas, il s’agit d’accéder à de nouvelles formes de consommation. Le rapport à la culture est réaffirmé par la possession d’un home cinéma puisque dans les familles qui déclarent en posséder un, les femmes interviewées ont fait des études supérieures.»

 

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