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Fatima-Zohra Bouzina-Oufriha, Professeure agrégée en économie: Mon objectif est de produire de la connaissance pour l’histoire de la pensée économique

Contribution publiée dans El Watan, le 08/02/2016

 

Vous venez de publier Au temps des grands empires maghrébins, un ouvrage qui met en valeur la vocation d’économiste du célèbre penseur Averroès, bientôt suivi d’un livre consacré aux grandes figures du Maghreb central. Autant de publications qui vont contribuer à étoffer l’histoire de la pensée économique en Afrique du Nord. Etait-ce précisément votre intention et pourquoi ?

Oui, ce travail de réflexion sur l’apport d’Averroés (Ibn Rochd) à la pensée économique découle d’un réexamen de l’histoire du Maghreb que j’ai décidé d’effectuer sur cette époque cruciale qu’est celle des grands empires maghrébins des XIe et XIIe siècles. Une époque, faut-il le rappeler, de grandeur et de plénitude d’un Occident musulman impérial (Maghreb) uni, puissant et, de surcroît, producteur d’une civilisation épanouie et originale sur tous les plans. Mon objectif initial et primordial était de produire de la connaissance historique dans tous les domaines en n’excluant pas celui de la pensée en général et, chemin faisant, de la pensée économique. Dans mon ouvrage à paraître incessamment, Figures illustres du Maghreb Central (Editions Houma), je dresse le portrait de personnalités intellectuelles puissantes qui ont marqué le Maghreb Central aux XIIIe, XIVe et XVe siècles. Ce n’est donc pas uniquement à la pensée économique que je m’intéresse, mais à la pensée universelle tout court, présentant notamment ces grands personnages que furent Sa’id El Oqbani, grand cadi et mathématicien émérite, Abou Abdallah Ech-Cherif, grand muphti, savant professeur, inaugurateur de la Madrasa Ya’coubiyya, Abou Amrane El Machadelli, inaugurateur de la Tachfiniyya, et enfin le grand El Abili, philosophe, mathématicien et chef de l’école de la pensée rationaliste de Tlemcen, qui transmit la pensée d’Averroès à Ibn Khaldoun dont il fut le maître incontesté. J’étudie aussi dans ce dernier l’apport d’Ibn Khaldoun à la pensée économique avec un aperçu original sur sa manière de concevoir le développement économique.
Dans un autre de mes travaux qui paraîtra également bientôt, Tlemcen capitale musulmane et, un peu plus tard, cet autre intitulé Au temps du royaume Ziyyande, j’apporte des éléments nécessaires à une Histoire des faits économiques. Eléments qui n’existent nulle part et qui manquent aujourd’hui cruellement dans la formation de nos étudiants.

Vous êtes surtout connue comme brillante économiste du secteur de la santé publique en faveur duquel vous avez publié pas mal d’ouvrages de référence. Ce secteur en perdition ne suscite-t-il plus d’intérêt pour vous ?

Je me suis effectivement éloignée de l’économie de la santé en raison de multiples facteurs. Il faut tout d’abord séparer les penseurs et les analystes des décideurs du système. Or, ces derniers ne lisent pas et surtout ne prennent pas en considération les apports des rares penseurs en la matière. Les lobbies sont devenus trop puissants, au point où j’ai été amenée à présenter une communication intitulée «La territorialisation de l’offre de soins, de l’équité à l’efficacité» dans un congrès international, en dehors de tout circuit de recherche officiel.

Vous avez en outre beaucoup travaillé sur l’émergence professionnelle et sociale de la femme algérienne, notamment dans le secteur de la santé, et plus récemment dans le monde des affaires. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette tendance qui semble, quoi qu’on puisse penser, tirer l’Algérie vers la modernité ?

Oui, j’ai effectivement beaucoup réfléchi et écrit sur l’évolution des activités professionnelles et la fécondité des femmes en Algérie. Certains de mes travaux sont plus connus que d’autres, bien qu’en général la circulation des écrits soit assez restreinte dans notre pays, surtout si l’on fait le pari de publier à Alger et non pas à Paris. Dans une de mes dernières contributions intitulée «L’émergence des femmes dans la sphère économique : modernisation de la société, marché du travail, femmes», j’ai tenté de réunir l’essentiel de mes analyses en la matière pour que le lecteur puisse avoir une perception plus globale des changements systémiques qui affectent l’élément féminin de la société algérienne.
Au-delà de la manière dont les femmes s’y insèrent, on y trouvera des analyses suffisamment poussées sur le fonctionnement du marché du travail...

L’entrepreneur privé a également été au centre de vos préoccupations intellectuelles. Longtemps évincé de la scène économique et sociale durant l’ère socialiste, pensez-vous que ce dernier est en train de retrouver progressivement sa place dans la société algérienne ?

Oui, ma réflexion a porté de longue date (depuis que l’on parle d’ouverture et d’économie de marché...) sur l’évolution du statut de l’investissement et de l’entrepreneuriat privés. L’entrepreneur de type schumpétérien est en effet la figure de proue, emblématique même d’une économie de marché... Nous avons eu en Algérie durant la période socialiste une prévention contre ce type d’acteur économique. Mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas de figure.
La Chine, mais elle n’est pas la seule non plus, vient de démontrer avec éclat, grâce à un Etat fort, que l’on peut amorcer une conversion à l’économie de marché et y réussir brillamment, jusqu’à devenir la seconde puissance économique mondiale... Ce n’est pas uniquement les séquelles de cette période que nous traînons comme un boulet. Il faut certainement ajouter le fait que nous soyons installés dans une économie de rente et de redistribution et que nous sommes tombés dans la nasse de ce que j’ai appelé l’import-import, c’est-à-dire la prépondérance des importateurs comme catégorie sociale.
C’est une situation dont il faut sortir non par des vœux pieux, mais au moyen de véritables politiques sectorielles et macro-économiques. J’ai longuement exposé ces problèmes dans un livre passé inaperçu parce que, encore une fois, les grands débats de société sont escamotés. Il s’agit de Culture et politiques de développement, ouvrage édité par l’ANEP dans lequel je pose de façon précoce un certain nombre de questions, parmi lesquelles celles relatives à la manière de concevoir la modernité dans la société algérienne.

Comment voyez-vous l’avenir économique du pays si, comme le prévoient les analystes, la rente pétrolière venait à décliner fortement et durablement ?

La crise induite par la chute brutale des revenus extérieurs de l’Algérie et des recettes du budget de l’Etat peut être l’occasion de faire des réformes structurelles profondes (dans le système de prix relatifs et absolus par exemple) et nécessaires, à condition de ne pas se figer sur des visions simplistes et à très court terme. Cela nécessite de longues réflexions et du courage politique quand il s’agit d’agir pour inverser le cours des choses...

 

Nordine Grim

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