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Moundir LASSASSI, Maître de recherche au CREAD : Il y a précarisation de l’emploi ces dix dernières années

interview accordée au jouranl El Watan du 19/01/2015

Moundir LASSASSI 

Les analyses de la segmentation du marché du travail montrent qu’il y a une sorte de précarisation de l’emploi ces dix dernières années. C’est ce que montrent les études du Centre de recherche en économie appliquée au développement (Cread), selon Moundir Lassassi, maître de recherche au centre. Ce dernier souligne par ailleurs que les femmes seront les plus touchées par les mesures portant gel des recrutements dans la fonction publique.

 

- Quelle lecture faites-vous du dernier bilan de l’ONS sur le chômage en Algérie ?

Statistiquement parlant, nous ne pouvons pas affirmer avec certitude que le taux de chômage a augmenté en septembre 2014 par rapport à avril, dans la mesure où les intervalles des marges d’erreurs entre le taux de chômage de septembre et d’avril se chevauchent, ce qui signifie en statistiques que l’écart n’est pas significatif. Au-delà de l’augmentation ou de la diminution du taux de chômage, un aspect aussi imeportant n’est généralement pas évoqué, c’est bien la précarité de l’emploi.

Au Cread, l’équipe démographie, économie de travail et protection sociale travaille sur ces questions. Les analyses de la segmentation du marché du travail montrent qu’il y a une sorte de précarisation de l’emploi ces dix dernières années. Bien que les indicateurs de la précarité de l’emploi tels que définis par le Bureau international de travail, notamment le salaire, ne sont pas tous pris en considération dans les enquêtes emploi de l’ONS, d’autres indicateurs confirment une précarisation de l’emploi en Algérie : 1) L’augmentation de la part de salariat non permanent dans la population occupée.

En effet, la part de salariat non permanent est passée de 23% en 2004 à plus de 35% en septembre 2014. 2) Bien que le taux d’emploi informe ait diminué ces cinq dernières années (37,3% en 2013 contre 44,6% en 2009), le rythme de croissance de l’emploi informel reste néanmoins élevé et ce sont les jeunes et les femmes qui sont le plus affectés. 3) Le sous-emploi qui reflète la sous-utilisation de la capacité productive de la force de travail est relativement imeportant en Algérie. Selon l’enquête emploi de 2013, le taux du sous-emploi est de 20,4% (18,9% en 2010), soit une personne occupée sur cinq déclare effectuer un nombre d’heures de travail insuffisant par rapport au nombre d’heures souhaitées. 4) Environ 25% des personnes occupées expriment leur désir de changer d’emploi.

La première raison invoquée est l’instabilité de l’emploi occupé (57%). Pour plus de 27% des occupés, ils estiment qu’ils sont mal rémunérés, c’est la deuxième raison invoquée par les personnes occupées voulant changer de travail. 5) En analysant les trajectoires professionnelles, il ressort que la tendance en Algérie est dans la stabilité dans l’emploi.

Ainsi, une part non négligeable des occupés commencent leur vie active dans des emplois moins qualifiés et terminent leur vie active dans le même travail non qualifié. Autrement dit, contrairement aux pays développés, en Algérie, il y a une faible transition d’un emploi moins qualifié vers un emploi qualifié. Il y a stabilité dans une position instable.

La question qui se pose est : que cherche-t-on ? Une diminution coûte que coûte du chômage sans se soucier de la qualité de l’emploi, ou bien la diminution du chômage et de la protection de l’emploi ? La réponse semble évidente, pourtant rares sont ceux qui mettent côte à côte ces deux aspects : chômage et qualité de l’emploi.

Un autre résultat imeportant est les stratégies utilisées par les chômeurs à la recherche d’un emploi. Les résultats de l’enquête emploi montrent que les chômeurs utilisent plus fréquemment les réseaux de relation (82,2%), que ce soit pour les hommes (83,1%) ou les femmes (80%) dans la recherche d’un emploi au détriment du recours aux agences publiques d’intermédiation (ANEM).

Le recours aux relations dans la recherche d’un emploi semble de plus en plus imeportant au fil du temps. En effet, en 1997, la part des chômeurs qui utilisaient les relations était de 57,3%. Là aussi, il faut se poser la question, pourquoi les chômeurs cherchent-ils davantage par le biais des relations et non par l’intermédiaire des agences publiques d’intermédiation ?

Le chômage touche particulièrement les jeunes et les femmes, notamment celles instruites. Le taux de chômage féminin a atteint 21,8%, ce qui signifie qu’une fille sur cinq se retrouve au chômage après la sortie de l’université. Si nous voulons diminuer le taux de chômage global, il faut impérativement des mesures spécifiques en direction de ces deux sous populations : les jeunes et les femmes. A l’heure actuelle, il n’existe aucune mesure spécifique destinée aux femmes.

L’analyse de l’évolution du chômage des jeunes et des adultes sur une longue période montre que l’écart diminue pratiquement avec la même amplitude, ce qui signifie que l’impact des politiques d’emploi destinées aux jeunes n’a pas eu un effet suffisamment imeportant pour diminuer significativement le chômage des jeunes. Sinon nous devrions observer un rythme de diminution du taux de chômage des jeunes plus prononcé comparativement à celui des adultes, ce qui n’est pas le cas.

Un autre résultat frappant est la diminution de la population active entre avril (11,7 millions) et septembre (11,4 millions)s) 2014. Techniquement parlant avec une enquête par sondage et un échantillon partiellement renouvelé, nous ne devrions pas arriver à ce résultat. Une diminution de la population active signifie que le nombre de sorties du marché du travail est supérieur au nombre d’entrées.

Ce qui est un contresens vu les périodes de réalisation des deux enquêtes de 2014 : la période de septembre est celle où il y a eu le plus d’afflux des sortants des universités sur le marché du travail et la période d’avril celle des sortants du marché du travail. Il faut être plus rigoureux sur la qualité des estimateurs utilisés dans les calculs.

Les résultats des enquêtes de type sondage comme l’enquête emploi doivent être recadrés par les données des fichiers administratifs, tels que les fichiers de la CNAS et de la Casnos. L’accès aux fichiers administratifs par les services de l’ONS ne devrait pas poser de problème. Les fichiers administratifs en Algérie sont très peu exploités. En particulier les données les plus fiables sur la création d’emplois devraient provenir de la nouvelle caisse de recouvrement des cotisations sociales.

- Avec l’annonce de coupes budgétaires et le gel des recrutements dans la Fonction publique, comment se présente la situation en 2015 ?

Il faut remarquer d’abord, que le poids relatif de l’emploi dans l’administration publique est relativement élevé en Algérie. La normalité voudrait que ce soit le secteur économique qui porte la croissance de l’emploi et non le secteur non marchand. Toujours est-il, encore une fois, que ce sont les femmes, notamment, celles instruites en particulier, qui seront affectées par cette décision, dans la mesure où les femmes se concentrent plus dans le secteur public, notamment dans l’administration.

En économie, cela signifie que les femmes sont exposées à une ségrégation horizontale. Les analyses de type choix occupationnels montrent que le seul segment où les femmes ont plus de chances de s’intégrer comparativement aux hommes est le secteur public. Cela signifie qu’avec cette mesure, les femmes, notamment celles instruites, vont trouver plus de difficultés pour l’insertion sur le marché du travail. Le chômage touche particulièrement les femmes diplômées (21,8%).

Les choses vont s’aggraver davantage pour cette catégorie de femmes avec le gel du recrutement dans la Fonction publique. D’un côté, il y aura de moins en moins de postes de travail qualifiés pour cette catégorie de femmes, et d’un autre côté, il y a chaque année de plus en plus de femmes diplômées qui sortent des universités algériennes et qui se présentent sur le marché du travail. L’écart entre les filles et les garçons diplômés est en nette augmentation ces dernières années.

L’Etat investit massivement dans l’éducation et chaque année il y a une perte sèche de cet investissement. Avec cette mesure de gel des recrutements dans la Fonction publique, les choses vont s’aggraver. Plusieurs études empiriques, notamment dans les pays de la région Afrique du Nord / Moyen-Orient, montrent que le seul secteur où les écarts de salaires sont faibles entre les hommes et les femmes est le secteur public, ce dernier protège plus les femmes de la discrimination salariale.

Avec cette mesure, les femmes vont probablement se diriger plus vers d’autres secteurs, notamment le privé et dans l’informel où la discrimination salariale est plus imeportante. Une des conséquences de cette réorientation, c’est l’aggravation de la situation des femmes sur le marché du travail pour celles qui arrivent à trouver un emploi.

- Les actions menées jusque-là pour la création d’entreprises et la promotion de l’investissement n’ont pas contribué à améliorer la situation. Pourquoi ?

Le critère le plus imeportant dans la conception des politiques d’emploi en Algérie est le niveau d’instruction. Ce seul critère n’est visiblement pas suffisant pour un meilleur ciblage de la population vulnérable. Les analyses du marché du travail montrent par exemple que les personnes qui vivent dans les régions rurales trouvent plus de difficultés pour l’insertion sur le marché du travail. Ce critère n’est pas pris en compte en Algérie.

Ainsi aucune mesure spécifique ne concerne la population rurale. Visiblement, il y a des problèmes de ciblage dans les politiques d’emploi. Il faut aller vers un meilleur ciblage. Les dispositifs de la création d’entreprises sont conçus spécifiquement pour aider les jeunes promoteurs dans la première étape dans le processus de l’entrepreneuriat. Certes, c’est une étape imeportante, mais l’étape de développement est d’autant plus vitale que la première, une étape qui est mal engagée sur le terrain. L’accompagnement des entreprises dans l’étape de croissance fait défaut en Algérie. S. I.

Samira Imadalou

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