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Karim Khaled, Sociologue, chercheur au CREAD : Il y a panne de passage à une modernité politique

Contribution publiée dans "LIBERTE", le dimanche 19 mai 2015.

 

Le sociologue Karim Khaled revient dans cet entretien sur l’expérience migratoire. Il estime que la question migratoire “est fondamentalement un enjeu géostratégique entre les États”.

 

Liberté : Des concepts comme exil, émigration, harraga… que vous inspire l’équation migratoire ?

Karim Khaled : Dans l’équation migratoire, des processus de rupture et d’exil se développent comme des épreuves sociales douloureuses vécues par des personnes migrantes, d’une manière légale (migration conventionnelle) ou illégale (harraga). Il s’agit dans toutes les situations migratoires d’une épreuve sociale caractérisée par des processus doublement coûteux sur le plan psychosociologique, notamment en termes de rupture, d’exil (sentiment d’étrangéité et éloignement forcé) et de retour par la suite. Il s’agit de double absence à la fois dans le pays d’origine que les sujets migrants ont quitté avec ou contre leur gré, et dans le pays d’accueil qui les accepte difficilement par la suite. L’expérience migratoire est toujours une dure épreuve, elle met le sujet migrant dans une posture de reconfiguration identitaire très douloureuse et permanente.

Qu’en est-il de la migration algérienne ?

Pour le cas de l’Algérie, il s’agit d’un syndrome algéro-algérien qui trouve ses origines dans les formes identitaires du nationalisme algérien développé depuis les années 1920, qui a comme matrice idéologique l’unanimisme jacobin, loin de la réalité sociologique et anthropologique de l’Algérie réelle. Tellement la nature a horreur du vide, des “études” sur la migration algérienne sont restées otages, après 50 ans d’indépendance, des lectures scientistes imposées par des instances internationales aux “experts” algériens.
Ces producteurs de “savoirs sur commande” ont soumis davantage la migration algérienne à une aliénation de ses propres conditions historiques. Le problème de fond réside dans l’autonomisation des champs de production et d’accumulation de savoirs sur cette cruciale problématique. Vouloir emprisonner la question migratoire dans des logiques statistiques, c’est vouloir instituer l’oubli autour de cette question qui est fondamentalement un enjeu géostratégique entre les États. Tant que l’Algérie vit structurellement la panne de passage à une modernité politique, où le droit positif structure et organise la société, des “foyers migratoires dormants” ne peuvent que s’élargir et assurent des candidats potentiellement disposés aux aventures migratoires avec toutes ses formes, légale ou illégale (harraga).

Vous êtes parmi ceux qui disent que les enseignants chercheurs sont dans des postures d’“exil intérieur” ? Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Pour des raisons historiques propres à l’évolution du champ universitaire algérien depuis les réformes de 1971, il y a une différence entre les “enseignants fonctionnaires” et les “universitaires de vocation”. Ces derniers sont une catégorie d’intellectuels et de compétences professionnelles possédant une éthique de travail, l’amour du métier et des vocations, qui structurent leurs identités professionnelle et sociale.
Cette intelligentsia de “métier” ne peut être que l’expression de la compétence et la maîtrise des domaines d’intervention. Elle se distingue à la fois dans son milieu professionnel et social par son engagement quotidien et sa discipline plus ou moins rationnelle. Ces formes d’identification et pratiques professionnelles et sociales la mettent dans des postures de “distinction sociale marginale” dans une société où la notion de travail est problématique.
Ces distinctions sociales peuvent apparaître à travers la maîtrise des langues étrangères, l’autonomie de pensée, la libre parole et l’assiduité professionnelle. Il s’agit dans cette situation “d’intellectuel exilique” qui, pour reprendre la définition de l’intellectuel Edward Saïd, “ne répond pas à la logique de la convention, mais à celle de l’audace ; il représente le changement, le mouvement en avant et non le calme plat”. Ces spécificités de statuts et de rôles des intellectuels exiliques sont fondamentalement des caractéristiques d’intellectuels de vocation et de passions intellectuelles, qui sont engagés humainement dans de grandes questions touchant la société et son développement, avec beaucoup de distance et de critiques permanentes. Les intellectuels, selon Edward Saïd, sont divisés en deux sous-catégories : d’un côté, les “béni oui-oui” qu’on peut qualifier, selon la typologie classique gramscienne, d’intellectuels organiques et, de l’autre, les intellectuels “outsiders et exilés, dès lors qu’il s’agit des privilèges, du pouvoir et des honneurs”, ceux qui disent non. Ce sont des individus en perpétuelle “vigilance réflexive” par rapport à leur société dans son fonctionnement. Ils vivent tout le temps dans l’“exil intérieur” pour des raisons historiques complexes évoquées ci-dessus, liées fondamentalement au syndrome politique algéro-algérien. Quant aux “enseignants fonctionnaires”, ils sont une catégorie de personnes soucieuses seulement de leur carrière professionnelle, qui profitent des opportunités du contexte et des privilèges que leur offre leur allégeance.

H.A

 

URL: http://www.liberte-algerie.com/dossiers/il-y-a-panne-de-passage-a-une-modernite-politique-225932

 

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