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Karim Khaled, Sociologue, chercheur au CREAD : Crise des professions intellectuelles et panne historique en Algérie

contribution publiée dans "le Soir D'Algérie", le 26-02-2015

 

En dehors de la satisfaction matérielle que peut apporter la profession exercée par les individus, ces derniers cherchent en plus une satisfaction personnelle et une reconnaissance des autres pour leurs compétences professionnelles. Ces deux paramètres d’identification pour soi et pour autrui sont déterminants dans le système d’identification identitaire des individus.

La confirmation de soi par soi et par les autres est une composante essentielle dans la socialisation des individus dans leur espace social de travail. Un milieu social de travail censé avoir un minimum de cohérence en termes de valeurs de travail et de sentiment d’appartenance à un même univers professionnel. Ces paramètres d’identification créent des identités professionnelles chez les individus.

L’identité professionnelle ne peut être appréhendée en dehors de l’identité sociale. Elle est l’un de ses éléments constituants et en perpétuelle dialectique. L’identité professionnelle est un volume de représentations sociales de soi et d’autrui. Elle est une construction sociale de l’être par soi et pour autrui sous forme d’une dynamique permanente d’interaction et d’échange dans le milieu professionnel.

L’identité professionnelle n’est pas une abstraction théorique «réfugiée» dans l’absolu, mais, au contraire, un «concret réel». Elle se définit comme un ensemble de représentations et pratiques sociales liées à des contextes spatio-temporels bien déterminés. Du coup, le monde social est caractérisé par une différenciation de représentations et pratiques professionnelles, qui ne peuvent que refléter leurs contextes historiques de production/reproduction des groupes ou des individus biens déterminés.

Dans ces conditions sociales de production et de reproduction des représentations et pratiques professionnelles, la socialisation est déterminante dans les pratiques sociales des individus et elle construit socialement des modes et des formes identitaires, entre autres, ceux qui concernent les représentations et pratiques professionnelles. Des identités professionnelles qui prennent des caractéristiques de l’identité individuelle et intègre des composantes professionnelles. L’identité sociale des individus (cas des intellectuels algériens) en tant qu’articulation entre le processus biographique — individuel — et les dynamiques institutionnelles collectives est déterminante dans l’analyse des «rythmes sociaux de fonctionnement» de ces deux processus d’identification dans l’identité professionnelle. La panne dans ces rythmes de fonctionnement a comme conséquences des crises et des conflits dans l’équilibre de ces deux modes d’identification. De ce point de vue, la régulation entre ces deux équilibres, le biographique et l’institutionnel, débouche sur la problématique des articulations qui peuvent se manifester lors de cet agencement combinatoire entre ces modes et formes identitaires.

Loin de toute forme de déterminisme qui peut expliquer «l’équation transactionnelle» entre le biographique et l’institutionnel, les conditions d’interaction entre ces deux éléments transactionnels peuvent s’infléchir sous l’effet de nouvelles conditions stratégiques. De ce point de vue, les identités sociale et professionnelle des individus sont inscrites dans un processus dynamique en perpétuelle interaction avec le contexte spatio-temporel de leur évolution. Dans cette situation de mobilité professionnelle, l’identité sociale des individus devient «flexible» et adaptable à son environnement immédiat, et quelles que soient les formes très diverses qu’elle revêt, la mobilité professionnelle devient constitutive de l’identité sociale des individus. Celle-ci n’est plus acquise, une fois pour toutes, à la fin des études. Elle se construit, se déconstruit et se reconstruit à travers les changements et les parcours de mobilité imposés par les mutations des institutions, le ralentissement de la croissance et la montée du chômage.(1)

Dans ces conditions de flexibilité qui caractérisent l’identité professionnelle, les individus construisent leur identité sociale et professionnelle à travers le jeu des transactions sociales. Celles-ci se constituent en des éléments structurant la socialisation professionnelle des personnes et donnent, à la fois, des satisfactions personnelles et des sens à leurs trajectoires professionnelles. «Ainsi définie, la socialisation professionnelle consiste donc, pour les individus, à construire leur identité sociale et professionnelle à travers le jeu des transactions biographiques et relationnelles. Accéder à un emploi stable, trouver un métier correspondant à ses capacités acquises, se faire reconnaître comme «compétence», bénéficier d’une carrière satisfaisante, s’adapter aux changements de son entreprise, affronter des périodes de chômage constituent autant d’étapes d’un processus de plus en plus complexe au cours duquel les individus d’une même génération apprennent à se définir eux-mêmes et à définir les autres au moyen de catégories légitimes et pertinentes.»(2)

Dans ces conditions sociales de combinaisons et de transactions des formes identitaires et des modes d’identification des individus avec leurs institutions professionnelles respectives, on comprendra que cet exercice est au cœur de la problématique de l’externalité des compétences professionnelles algériennes. Le mode de gestion de type bureaucratique-populiste et la nature de l’idéologique de type holiste-unanimiste imposés depuis l’indépendance en 1962 n’ont pas tardé à mettre toute la société algérienne et ses élites intellectuelles et professionnelles dans un processus de crise identitaire profonde. La mainmise de l’idéologique dominant (idéologie unanimiste) sur l’ensemble des institutions de l’Etat a transformé radicalement les vocations réelles des professions intellectuelles en Algérie. Ces formes identitaires idéologico-politiques sont heurtées par les modes d’identification et les vocations de l’intelligentsia algérienne. Les combinaisons et les transactions entre ces deux formes identitaires et modes d’identification ont comme conséquences sur les trajectoires scolaires et professionnelles de cette dernière les «exils intérieurs» et les ruptures avec leurs institutions respectives.

La gestion «descendante» et bureaucratique du champ socioprofessionnel en Algérie à mis l’intelligentsia algérienne et toutes les élites professionnelles dans une posture d’externalité à cette forme identitaire idéologique imposée de «haut». En l’espace de peu de temps, notamment à partir les années 1980, des mouvements de «revendications sociales» ont commencé à se manifester dans tous les espaces publics et socioprofessionnels. Ces revendications sociales ne sont en réalité qu’une crise dans la configuration identitaire que le pouvoir politique veut imposer à la société et à ses élites intellectuelles. Le mode d’identification idéologique de type holiste a fini par perdre son caractère opératoire.

Les transactions biographiques avec l’ambiance institutionnelle de l’intelligentsia algérienne sont devenues incompatibles avec la logique idéologique imposée depuis l’indépendance. Les exils subis, l’émigration forcée, les violences vécues, les exclusions professionnelles… ont été des indicateurs de cette crise de combinaisons et de transactions dans les formes identitaires communautaristes et statutaires qui souffrent de la légitimité avec les modes d’identification de l’intelligentsia algérienne et de leur vocation professionnelle. Les ruptures «consommées» depuis la première décennie de l’indépendance par les intellectuels algériens ne sont que des conséquences précoces de la domestication de la «société civile savante» et de la corporation professionnelle et estudiantine. Le cas de l’Ugema (Union générale des étudiants musulmans algériens) est hautement symbolique dans l’histoire sociale et politique des intellectuels algériens. Toute forme de démarcation et d’autonomie des intellectuels par rapport au politique dominant représente des «menaces» pour la «cohérence idéologique» des appareils de l’Etat. Les savoirs et leurs porteurs «doivent être au service du développement» engagé par le politique dominant. Les élites professionnelles (ingénieurs, médecins, avocats, techniciens…) et les intellectuels (enseignants-chercheurs, écrivains, journalistes, artistes…) sont réduits à des sujets-exécutants dans l’ensemble des institutions qui dominent le champ socioprofessionnel.

La pénalisation de l’acte de gestion a accentué davantage le sentiment d’externalité et tué toutes les initiatives de création, d’imagination et d’entreprendre.
Cette externalité des élites intellectuelles algériennes par rapport à la vocation réelle met celles-ci dans une posture de violence symbolique (replis sur soi, exils internes, désintéressement, désengagement, sentiment de désespoir…), incapables de s’affirmer en tant que telles ; c’est-à-dire, en tant que compétences professionnelles dans leurs institutions professionnelles. Le piège est instauré. La confirmation et la réalisation de soi sont impossibles dans cette «ambiance institutionnelle», dominée par des pratiques sociales qui empêchent toute forme de compétitivité, vue la «combinaison dangereuse» entre l’idéologie unanimiste et la rente pétrolière. Cette alliance contre-nature à comme conséquences la désinstitutionalisation et la retraditionalisation du champ socioprofessionnel et de toutes les institutions censées produire du sens et de la connaissance.

La combinaison entre le biographique et l’institutionnel est presque impossible malgré les multiples revendications syndicales. C’est la mort du sujet-pensant. Le statut de la «subjectivité», en termes de confirmation de soi dans l’espace public en Algérie, relève de la problématique des droits de l’Homme. Un apprentissage social en rupture avec la logique idéologique instaurée depuis l’indépendance dans une équation de domination infernale véhiculée par deux type d’ignorance(3); «l’ignorance sacralisée», reproduite par le discours religieux holiste, et «l’ignorance institutionnalisée» assurée par tous les appareils d’Etat, mettant dangereusement toute la société algérienne dans une panne historique.

L’émigration et la «course» pour l’obtention des bourses dans le cadre de la coopération conventionnelle sont des stratégies de contournement adoptées par les élites professionnelles et l’intelligentsia algérienne en général pour faire face à cette crise structurelle qui a «trop duré». La période des années 1990 a été soldée par la mise en surface de cette situation qui a été longtemps contestée par les élites intellectuelles algériennes. Ainsi, un «nouvel âge» d’émigration de celles-ci s’instaure pour donner naissance à un mouvement d’émigration qui se caractérise par de multiples destinations dans le monde. Il s’agit d’un contexte de violence politique, qui a permis paradoxalement l’émergence de l’émigration extraconventionnelle, où des intellectuels se «débrouillent» individuellement, ou en comptant sur le soutien de leurs réseaux d’amis ou familiaux pour fuir cette réalité insupportable, où le déséquilibre dans la combinaison et la régulation des transactions a atteint les limites de l’entendement humain, notamment par l’assassinat en série des intellectuels (journalistes, écrivains, artistes, enseignants-chercheurs…). Dans ces conditions politiques extrêmement complexes subies par l’intelligentsia algérienne, les ruptures sont «consommées» et la réalisation de soi ne peut être qu’ailleurs.

La crise dans la légitimité politique du pouvoir en place qui dure toujours a mis toute la société dans une inertie générale, dont la rente assure le «maintien artificiel» de l’équilibre de la forme identitaire totalisante. Celle-ci se trouve à la fois illégitime et se reproduit pour être dominante contre toute éventuelle transaction politique pacifique, empêchant les différentes catégories sociales (entre autres les intellectuels) de se reconnaître et de se confirmer en tant que telles dans un processus naturel de leur fonctionnement. En Algérie, les anciennes catégories de pensées sont toujours omniprésentes et les anciennes catégories de «gouvernance» de la société «hantent» toujours l’ensemble des institutions de l’Etat. Faut-il rappeler que même le discours politique du président de la République, lors de sa célébration des douloureux événements, le 8 mai 2012, des massacres du 8 Mai 1945, depuis Sétif, lieu symbolique de cette Histoire, a prononcé une phrase qui a fait polémique à la veille des élections législatives : «Tab djenanena» ; une expression en arabe dialectal qui signifie «la fin d’une époque ou d’une génération», en référence à sa propre génération qui a acquis le pouvoir politique au non de la «légitimité historique». Une forme idéologique caractérisée par une vision unanimiste du politique, entretenant une façade démocratique du système politique depuis la révolte sanglante du 5 octobre 1988, comme une forme de «régulation», mais paradoxalement révolue par l’évolution du contexte avec tout ce qu’il véhicule comme modes et formes d’identifications, notamment la volonté du changement et de l’épanouissement individuel. De ce point de vue, l’émigration intellectuelle algérienne, notamment depuis les années 1990, n’est qu’un prolongement spatiotemporel de cette volonté de réalisation de soi, jalousement défendue dans leur trajectoire sociale. Un soi, en tant que catégorie psychosociologique soumise aux conditions des formes identitaires communautaristes, entretenues par une alliance contre-nature de l’ordre religieux et le politique totalitaires, empêchant l’émergence du statut individuel des intellectuels (femmes et hommes). Leurs vocations professionnelles, liées à leur identité sociale en tant qu’intellectuels, sont prisonnières de ces modes identitaires holistes.

Le caractère hybride de la forme de «nous» qui domine à la fois le champ socioprofessionnel et «l’épistémè» de la conscience collective de la société algérienne a structuré l’histoire cyclique de celle-ci, en refusant à l’individu la reconnaissance de son individualité intime. Dans ces conditions, il est presque inconcevable d’imaginer la naissance d’un mouvement intellectuel capable de se structurer en un champ spécifique, de se prendre en charge et prendre en charge avec «neutralité axiologique» ce monde social aussi «puissant» dans sa capacité de reproduction sociale des mécanismes latents de sa perpétuité et de sa force de «nuisance» de toutes formes d’individuation et d’individualité des personnes. De ce point de vue, la capacité de reproduction de ces deux formes identitaires collectives («nous idéologique» et le «nous communautariste»), sous leur forme traditionaliste, ont comme conséquences la panne de passage à la modernité, qui suppose une modification sociohistorique dans les formes symboliques, et la reconnaissance de l’individu en tant élément central dans «l’invention» de l’Histoire.

Dans ces conditions de panne historique, l’émigration intellectuelle algérienne ne peut être dans sa profondeur qu’un mouvement politico-idéologique de contre-hégémonie. Elle n’a aucune connotation économique. Elle est, au contraire, un mouvement qui a pour finalité «la reconnaissance» et la «confirmation de soi» dans les règles de l’art. Or, les règles sont déréglées sous forme d’un processus de dénaturation des professions intellectuelles par l’injonction du politique dans le fonctionnement naturel de celles-ci depuis l’indépendance.
Le centre de la problématique de l’émigration intellectuelle algérienne réside dans cet équilibre des formes identitaires qui ne reconnaissent pas «la division sociale» du travail intellectuel autonome. La volonté à la sécularisation et l’émergence de l’individu à partir du groupe, comme processus qui pouvait aboutir à un type de rationalité dégagé de toute forme de considération holiste ont un «coût social» très cher pour l’intelligentsia algérienne «exilique». Le double exil à la fois dans son pays natal et dans son espace diasporique sont des «prix» à payer et des statuts sociaux péniblement assumés.

Les récents cas, comme Mohammed Dib, Mohammed Arkoun, Assia Djebar et autres… sont exemplaires, dans une société où l’intellectuel de lumière a le droit à deux morts ; celle de sa marginalisation exemplaire lors de son vivant et de sa mise à l’oubli institutionnel après sa mort.
Dans ces conditions d’inertie, la dynamique des idées sociales est impossible. Du coup, toute l’histoire de la société tombe en panne et les personnes perdront le goût de vivre et la mort devient banale. Tellement la vie a horreur du vide, le désespoir prend corps pour «hanter» toute la société. Comme le désespoir, l’espoir est une construction humaine conditionné par une libération des initiatives et la reconnaissance des singularités.

 

  • 1.Claude Dubar, «Formes identitaires et socialisation professionnelle», revue française de sociologie, XXXIII, 1992, p 523.
  • 2.Ibid. p 523.
  • 3.Karim Khaled, «Mohammed Arkoun : une lumière entre l’ignorance sacralisée et l’ignorance institutionnalisée», in El Watan, 20 septembre 2010.

 

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/02/26/article.php?sid=175205&cid=41

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