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Houcine Labdellaoui, professeur de sociologie à l’université Alger 2 et chercheur associé au CREAD: Compétences algériennes à l’étranger : Fuite ou mobilité ?

le 04/05/16, publié dans El Watan

 

La «fuite des cerveaux», ou plus exactement celle des compétences, est un phénomène mal cerné aussi bien dans sa forme que dans son fond.

Lors d’une conférence de presse animée le 28 avril dernier en marge du Salon de l’emploi, Houcine Labdellaoui, professeur de sociologie à l’université Alger 2 et chercheur au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Créad) a présenté un cours magistral sur la question du point de vue sociologique.

Se référant à l’enquête réalisée par le Créad en collaboration avec le Bureau de l’Organisation internationale du travail à Alger, intitulée «De la fuite des cerveaux à la mobilité des compétences» (un ouvrage édité en 2016), le conférencier s’est basé sur le constat du phénomène avant de poser les questions centrales dans l’optique de cerner la problématique, en déplorant le peu de recherches et d’études menées dans le pays.

«Le premier constat, est que la question qu’on appelle ‘‘fuite des cerveaux’’ a fait l’objet d’une multitude d’études dans tous les pays du monde. Mais paradoxalement, chez nous, en tant que pays exportateur de compétences, on produit moins de travaux sur ce phénomène. Et ce qui est disponible est plutôt produit par une connaissance ordinaire, par les médias et moins par la recherche scientifique», regrette-t-il.

Le professeur Labdellaoui explique ce déficit non pas par l’incapacité des chercheurs à produire une connaissance sur les compétences et sur la fuite, mais plutôt sur une sorte d’homogénéité de la production de la connaissance au plan mondial. Pour expliquer cette homogénéité, il s’interroge sur l’arsenal conceptuel produit. «Ces concepts (brain drain ou fuite des cerveaux, mobilité, circulation, etc.) ont été produits par des intellectuels du Nord.

Et nous, notre rôle était de déconstruire plus que de construire ces concepts. A la limite, on trouve des critiques, mais l’on ne trouve pas de concepts alternatifs», poursuit-il. Très méthodique, le professeur Labdellaoui commence par le début. D’abord la révision de la question de la fuite des cerveaux. «Est-ce qu’on dispose d’une connaissance sur ce phénomène ?

Quels sont les constats et les conclusions tirés sur la production de ces connaissances ?», s’interroge-t-il en affirmant que le travail réalisé par le Créad permet non pas d’analyser le rapport entre le marché de l’emploi et la fuite des cerveaux, mais plutôt de réfléchir sur cette question. Ce reproche a conduit les universitaires à s’intéresser à la manière d’attirer ces compétences au lieu de réfléchir à la manière de les intégrer dans leur pays d’origine.

Visions

«Tant qu’on n’a pas une clarification conceptuelle, l’on ne pourra pas réfléchir de manière scientifique et objective sur cette question», tranche le professeur Labdellaoui. Allant au fond de la problématique, le conférencier rappelle que «fuite des cerveaux» est une formule produite par la littérature française en réaction à une autre, déjà produite en Angleterre, «brain drain»en l’occurrence, pour qualifier le départ des diplômés britanniques vers les Etats-Unis. «Avec le temps, ce concept a donné lieu à deux visions : une pessimiste et une autre optimiste», analyse-t-il.

La vision pessimiste considère que la fuite des cerveaux est une perte pour le pays d’origine. Il y a donc lieu d’adopter un certain nombre de mécanismes qui permettent à ce pays, tout en perdant des compétences, d’en tirer des bénéfices. Et ce, en essayant d’imposer des mécanismes d’ordres politique, financier, etc. La vision optimiste, quant à elle, considère que la fuite de cerveaux est un avantage pour les pays du Sud.

«En considérant que ces pays n’ont ni les moyens ni les politiques pour exploiter leurs compétences, ce serait un crime de les laisser mourir dans leur pays d’origine. Selon cette vision, lorsqu’on devient une compétence, l’on est une valeur mondiale et l’on n’appartient pas à un pays», résume-t-il. Ainsi, la seconde vision incite ces pays du Sud à offrir à leurs compétences les moyens qui leur permettent d’avoir la liberté de circulation. «En gardant cette liberté, on pourra réunir les conditions de l’innovation. Par ce moyen, on va créer et apporter une avancée pour toute l’humanité. En contrepartie, les pays du Sud peuvent en bénéficier», explique-t-il encore.

Diaspora

Par ailleurs, un nouveau mot est apparu en référence à la fuite des cerveaux et des compétences ; il s’agit de «diaspora». «Ce concept fait un peu abstraction de la nationalité.

Dans notre discours politique algérien, on utilise la formule communauté algérienne établie à l’étranger». Donc, la diaspora est considérée comme une compétence qui peut être utilisée par tous les pays dans toutes les conditions. «Et en entretenant ce rapport avec la diaspora en tant qu’organisation, il y a lieu peut-être de passer de la fuite à ce que nous appelons ’la mobilité’». Cette notion de mobilité atténue le concept de fuite, car une compétence qui part à l’étranger n’est plus considérée comme une perte, mais plutôt comme une ressource qu’il y a lieu de mobiliser avec les dispositions d’ordre politique et organisationnel qu’il faut mettre en place.

«Et c’est en fonction de cela qu’on peut gérer une compétence qui ne fuit pas son pays d’origine», assène le professeur. S’agissant de la mobilité du marché national des compétences algériennes établies à l’étranger, le conférencier révèle un problème d’ordre conceptuel.
«Nous sommes devant des outils qui sont produits et reproduits par des chercheurs et des experts qui s’insèrent dans une logique qui répond à ce qu’on appelle ‘‘l’économie monde’’», instruit-il.

Ainsi, la mobilité des compétences algériennes ne peut être traitée sans tenir compte de la place de ces compétences dans cette mobilité internationale. Il convient donc de réfléchir sur la division internationale de la production du savoir et de la technologie, insiste le professeur Labdellaoui en posant la question fatidique : «Nos compétences se situent-elles dans la production des brevets ou dans leur application ?» «Les connaissances que nous avons ne sont pas suffisamment claires sur cette question.

Oir, nous savons que les brevets produits par les compétences algériennes dans les pays développés sont nettement supérieurs à ceux produits par une compétence restée en Algérie. Mais est-ce que les brevets déposés par les compétences établies à l’étranger s’insèrent dans la dynamique de la production ou de l’application des brevets ?», interroge-t-il, en présumant que ce qui a été produit par les Algériens établis à l’étranger s’insère dans l’application plus que dans l’innovation.

«Nous travaillons actuellement sur ce sujet pour savoir si ces brevets servent à l’application de la technologie ou plutôt à la production de la technologie. Si on arrive à déterminer cela, on pourra alors établir un rapport pour savoir si l’on a besoin de compétences qui produisent l’innovation ou alors de celles qui produisent l’application de l’innovation. Et cette question ne peut être déterminée tant qu’on n’a pas une politique d’innovation. Et c’est vrai que ces derniers temps il y a quelques signes qui font que la recherche en Algérie va plutôt privilégier l’innovation plus que d’autres connaissances», précise-il.

Une autre question centrale est posée par le conférencier : «Doit-on réfléchir en termes de rapport patriotique ou bien en termes de rapport de compétences ?» «On a effectivement tendance à croire dans les discours des décideurs que parce que ces compétences sont algériennes elles ont l’obligation d’aider leur pays. Sachant que ces compétences ont toujours exprimé leur disponibilité.

Il est vrai également que les décideurs ont toujours exprimé la volonté de les attirer. Mais sur la réalité du terrain, on trouve que tous les dispositifs qui ont été expérimentés n’ont pas donné une dynamique, c’est un fait paradoxal. On a tendance à dire que si on veut concilier la disponibilité des compétences et la volonté politique des décideurs, il y a lieu de changer la conception de la compétence algérienne», analyse le professeur Labdellaoui.

C’est-à-dire au lieu d’entretenir un rapport «patriotique», il faut entretenir un rapport «compétence», prône-t-il.
L’autre problématique concernant le retour des compétences est liée à des questions d’ordre organisationnel.

Compétences

«Est-ce que tous les secteurs qui ont un rapport avec la création et l’innovation fonctionnent selon un mode intégré ? Cela signifie que tous les secteurs intéressés par l’innovation travaillent pour réunir les conditions de cette dernière. Une fois ces conditions réunies, l’on pourra établir un rapport avec la compétence algérienne par sa qualité intrinsèque et non pas par sa qualité de compétence algérienne», développe le professeur Labdellaoui en assurant qu’en adoptant cette formule, le pays pourra s’insérer dans la mobilité et non dans la fuite. Par ailleurs, le conférencier révèle un certain conflit entre les compétences restées en Algérie et celles établies à l’étranger.

« Les compétences établies à l’étranger ont été qualifiées pour ne pas dire de ‘‘traîtres’’ mais de personnes qui ont fui leur pays et qui n’ont pas voulu y apporter leur soutien. Ces personnes auraient privilégié leurs intérêts personnels, alors que celles qui sont restées ont privilégié les intérêts nationaux», affirme-t-il, en conditionnant le retour des compétences par la résolution de ce conflit. Mais pour le chercheur, la problématique se pose autrement : «Si l’on veut raisonner en termes de mobilité, il y a lieu de créer des conditions qui font que la personne qui part ailleurs puisse revenir. Et pour cela, il faut changer complètement la notion de compétence.»

Mobilité

Ainsi, l’idéal serait de s’ouvrir aux compétences indépendamment de leur nationalité. Dans cette idée d’insertion du marché national de l’emploi dans une sphère de dynamique internationale, le marché algérien de talents a plus de chance de mobiliser les compétences qu’en entretenant un discours ciblé. Actuellement, même si ces talents répondent au besoin de l’économie algérienne, l’expérience ne sera que de courte durée. Car, une fois installées, elles trouveront des difficultés, non pas à s’insérer, mais a être «compétence». Et dans ce cas-là, on va avoir un mouvement inverse. «Pour s’intégrer dans cette dynamique de mobilité, il serait imiportant de savoir si ces compétences sont mobiles.

Dans quel secteur peuvent-elles apporter leur soutien ? Quelles sont les compétences les plus attirées par le marché international et dont on a besoin ?», avance le chercheur, en indiquant que sans ces connaissances, l’on ne peut qu’établir un discours de consommation. «Sur cette question, je peux dire qu’on est désarmés côté algérien. On ne produit pas de connaissances sur ce sujet, car on ne dispose pas de mécanismes de production», regrette-t-il en faisant le parallèle avec le voisin marocain : «On a appris que l’évolution et l’accélération du rythme de mobilité au cours des dernières années est plutôt plus rapide en Algérie que dans les autres pays du Maghreb.»

Pour conclure, le professeur Labdellaoui indique qu’il est probable que l’économie algérienne est celle qui a été la plus touchée par la fuite des compétences dans le Maghreb : «Cela indique que l’Algérie n’a pas une politique de placement de ses compétences. Et la gestion de la politique des compétences est axée sur la gestion de la situation induite par le départ plus que sur la conception du départ lui-même.»

 

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