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Slimane Bedrani, Professeur à l’ENSA et chercheur au CREAD: Favoriser la croissance agricole, c’est bien ; faire de même avec l’industrie, c’est encore mieux

Publié dans El-Watan, le 01/02/2016

 

La campagne agricole 2015-2016 a bien commencé avec des pluies au mois de septembre et octobre sur de nombreuses régions du pays. Beaucoup d’agriculteurs en ont profité pour faire leurs semailles. Mais certains s’y sont pris en retard et se sont fait piéger par le manque de pluie des mois de novembre et décembre 2015.

Espérons qu’ils ne sont pas trop nombreux dans ce cas. Et peut-être que les retardataires ont eu la bonne idée de semer les pois chiches dont le pays importe de grandes quantités et qui se mettent en terre à partir de la mi-janvier…

Quoi qu’il en soit, la situation n’est pas dramatique : on peut espérer des pluies au printemps, lesquelles sont décisives pour avoir de bonnes récoltes, d’une part, alors que d’autre part les services du ministère des ressources en eau font part d’un remplissage satisfaisant des barrages. La campagne agricole 2015-2016 ne serait vraiment compromise que si les mois de mars et d’avril étaient marqués par un fort déficit pluviométrique. Ce qu’à Dieu ne plaise !

L’inquiétude provoquée par cet événement climatique de manque de pluie vient contrarier ceux qui préconisent – face à la chute brutale des recettes pétrolières – de miser sur la croissance de la production agricole comme moyen efficace pour sinon juguler, du moins amoindrir les effets négatifs de la crise pétrolière.

Puisque les devises se font rares, disent-ils, il faut essayer de les économiser en faisant de l’import-substitution : au lieu d’importer selon les années de 60 à 80% de la nourriture par la population, il faut produire localement plus de céréales, plus de lait, plus de viande, plus de fruits et de légumes…

On fera deux objections à cette proposition. La première consiste à rappeler qu’une croissance raisonnablement forte – et surtout durable – des productions agricoles ne peut pas se réaliser du jour au lendemain. Elle demande du temps, même si le diagnostic est fait de ce qu’il faut faire et ne pas faire dans l’agriculture.

Il faut du temps pour convaincre les décideurs politiques qui, souvent, croient tout savoir alors que leur savoir est limité, du temps pour convaincre les agriculteurs de leur intérêt à se comporter de telle ou telle façon, du temps pour faire mieux fonctionner les structures d’approvisionnement en intrants et en équipements, du temps pour mieux faire fonctionner les structures de financement et de commercialisation,…

La deuxième objection est que la croissance agricole ne peut se réaliser durablement que si elle est soutenue par une croissance aussi forte des autres secteurs de l’économie, en particulier du secteur industriel. Dès lors, si la promesse du président de la République de continuer – malgré la baisse des recettes pétrolières – à soutenir l’agriculture est la bienvenue, il devrait aussi promettre de soutenir tout autant le secteur industriel, principalement le segment industriel produisant les équipements et les intrants nécessaires à l’augmentation de la productivité de l’agriculture, mais aussi les autres segments industriels qui produisent des biens d’équipement, les biens de consommation de base et les services aux entreprises et aux ménages. En outre, il ne faut pas oublier qu’une agriculture qui se modernise libère inévitablement de la main-d’œuvre, main-d’œuvre qui doit être absorbée par les autres secteurs de l’économie, en particulier par le secteur industriel

Comparé au secteur industriel, le secteur agricole se porte plutôt bien. Même si les chiffres officiels de la production agricole sont invérifiables du fait de la faiblesse des services de la statistique agricole, aucune personne de bonne foi ne peut nier les transformations positives du paysage agricole, ne serait-ce que dans la région d’origine de chacun.

S’il y a un secteur sinistré dans l’économie algérienne, c’est bien le secteur industriel, lequel après plus d’un demi-siècle d’indépendance ne fournit que moins de 5% du Produit intérieur brut (PIB). On peut raisonnablement affirmer que ce résultat est le signe du plus grand échec des différents pouvoirs qui se sont succédé à la tête du pays depuis Boumediène.

Soutenir simultanément l’agriculture et l’industrie est possible malgré la crise, à la condition que les ressources publiques disponibles – qui restent encore conséquentes malgré la crise – soient utilisées avec parcimonie et en fonction des priorités qu’exige un développement rapide et durable. Ces priorités sont connues et maintes fois répétées et commentées par des experts algériens aussi divers que nombreux (cf. les recommandations faites par les experts réunis par le gouvernement en septembre 2015, les propositions du think tank algérien Nabni, celles faites par l’organisation d’entrepreneurs CARE,…).

Paralysés par la peur de provoquer des tensions sociales, les gouvernants du pays ne veulent changer qu’à la marge la façon qu’ils ont de redistribuer la rente pétrolière. Ce faisant, ils continuent de privilégier la consommation aux dépens de l’investissement. Pour reprendre un slogan célèbre, ils préfèrent donner à manger du poisson aux gens plutôt que de leur apprendre à pêcher.

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